I.C.B.M.

Institut des Civilisations du Bassin Méditerranéen et du Moyen-Orient

Jeudi 4 mai 2006 :    Le symbolisme du serpent dans les religions orientales
(Evelyne Vergnou, philosophe  – Hazem El Shafei)

 

 

 

 

 

Presque toutes les civilisations ont intégré le serpent, point de départ des cosmogénèses.

 

Il est ce qui anime et ce qui maintient, double symbole de l'âme et de la libido. Vie en latence, potentiel contenant toutes les manifestations (les Chaldéens avaient le même mot pour vie et serpent !). Esprit de l'eau primordiale, il est l'esprit de toutes les eaux, celles du ciel, celles des fleuves et rivières, celles du domaine souterrain.

 

Plus ancien dieu créateur du monde méditerranéen, le serpent Atoum, père de l'Ennéade d'Héliopolis, cracha, au début des temps, la Création tout entière, après avoir émergé par lui-même des eaux primordiales. La Création achevée, il dit : "je suis ce qui demeure... le monde retournera au chaos, à l'indifférent, je me transformerai alors en serpent qu'aucun homme ne connaît, qu'aucun dieu ne voit !"

 

Le monde souterrain que doit quotidiennement traverser Rê pour assurer sa régénération est, en Égypte comme ailleurs, entièrement placé sous le signe du serpent. Et si Atoum n'a point de place à l'intérieur de ce voyage, il est cependant celui qui l'éclaire du dehors, devenant chaque soir le dieu du soleil couchant indiquant à l'Ouest la voie d'accès des profondeurs. Puis il s'enfonce sous terre sur une barque, régénérateur et initiateur, maître du domaine souterrain, du "ventre du monde".

Le sentier menant à Satan s'amorce avec Apophis, à la signification ambiguë. Puissance hostile certes, mais nécessaire à l'équilibre entre ces deux forces fondamentales que sont l'esprit et les forces naturelles, inexplicables et dangereuses, par lesquelles s'élaborera le concept moral du Mal. Figuration du chaos originel, de l'inconscient primordial menaçant toujours d'engloutir la barque de Rê, ordre et lumière de la conscience.

 

Déesse cosmogonique de Mésopotamie, mère originelle sortie des eaux primordiales pour enfanter tous les dieux, le dragon (avatar du serpent, souvent ailé et associant ainsi la terre et l'air) est la "materia prima" avec laquelle se bâtit le monde. Ce n'est qu'après l'avoir terrassé que son fils Mardouk pourra ordonner l'univers à partir des différents morceaux de son corps. "Tuer le père" (ou plus précisément la mère), couper le cordon ombilical pour accéder au statut d'adulte, "délivrer son âme" et découvrir toutes les potentialités qui se cachent en chaque être.

 

Quelques siècles plus tard, dans un autre monde, même scénario, à quelques variantes près ! Apollon, dieu solaire, tuera le serpent Python, libérant ainsi l'âme et l'intelligence profonde et inspirante devant féconder l'esprit et assurer l'ordre qu'il se propose d'établir. Apollon et Dionysos ne seront que les deux pôles complémentaires indispensables à la réalisation de l'harmonie du monde, tout comme Atoum et Apophis, le bien et le mal, l'esprit et la matière….

 

C'est en Inde que la multivalence du symbolisme du serpent trouvera l'une de ses plus parfaites expressions : gardiens de l'entrée des temples, les demi-dieux Nâgas, démons bénéfiques, ne sont que l'image du renouvellement de la vie, de la proximité de l'élément vital. Vishnou est couché sur le serpent du monde, remplissant sa fonction maternelle et cosmogonique. Le serpent devient alors symbole de vie et de lumière, énergie primordiale, à la fois spirituelle et matérielle, Kundalini enroulée sur elle-même au pied de la colonne vertébrale comme le serpent Ananta supporte la colonne, centre et axe de l'univers.

 

 

Et la liste des exemples dans toutes les civilisations est infinie, l'archétype ne subissant que quelques modifications ou transformations selon les civilisations et les siècles ……!

 

 

Si pour l'Occident le serpent n'est qu'un objet de répulsion hérité de la chrétienté (et non de la Bible !), Athéna, déesse de la Sagesse, continue en son temple à tenir dans la main et contre son coeur l'antique serpent, dont naquirent l'Univers, Dionysos, Satan et les empereurs de Chine…. En un mot la matière même de l'Homme, dans toute sa complexité et son ambivalence. Car vouloir nier nos zones d'ombre équivaudrait à nous amputer d'une partie de nous-mêmes. Renier la vie originelle et le serpent qui l'incarne, c'est aussi renier toutes les valeurs nocturnes dont il participe et qui constituent le limon de l'esprit.

Freud et les surréalistes ne feront que redécouvrir cette antique sagesse : "Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité si l'on peut dire " (André Breton, manifeste du Surréalisme - 1924)