I.C.B.M.

Institut des Civilisations du Bassin Méditerranéen et du Moyen-Orient

Jeudi 15 mars 2007 :     La philosophie d'Averroès

                                   (Evelyne Vergnou, philosophe)

 

 

 

 

Alors que Cordoue ne vit plus que dans le souvenir de sa gloire passée, deux de ses plus illustres enfants voient le jour à l'abri de ses murailles : Maïmonide, juif d'expression arabe, et Averroès, médecin, juriste, mathématicien, astronome et philosophe dont les commentaires d'Aristote furent la source principale de la renaissance scholastique dans les universités d'Occident. Fils posthumes certes, mais légitimes de la civilisation omeyyade d'Espagne.

 

Averroès (Abou al-Walid Mohammad ibn Ahmad ibn Mohammad ibn Rushd) fut grand cadi de Cordoue, puis étudia la philosophie et la médecine auprès de son maître ibn Tofaïl qui le présenta à la cour almohade de Marrakech. Victime de l'atmosphère intellectuelle de son époque et persécuté pour sa philosophie, il dut quitter Cordoue et mourut en exil à Marrakech. (en 1997, Youssef Chahine fit de cette vie hors du commun un film : "le Destin").

 

Son traité de médecine sera célèbre au Moyen Age. En Islam, où son œuvre philosophique restera peu connue, les études portèrent sur son traité de jurisprudence. Mais c'est en tant que philosophe qu'il influencera l'Occident chrétien, où sa pensée pénétra au début du XIIe siècle, par l'intermédiaire des juifs, disciples de Maïmonide. Pour Thomas d'Aquin, il est le commentateur par excellent d'Aristote, l'autorité qui fait loi. Attaqué par les augustiniens, l'averroïsme latin sera condamné par l'Université de Paris et le  concile de Latran (1512).

 

Si Avicenne fut le plus important représentant de la falsafa (philosophie hellénistique musulmane) orientale, Averroès fut celui de la falsafa maghrébine.

Sa notion de Création est cependant plus complète que celle d'Avicenne. Dieu n'a créée ni la matière, éternelle, ni les formes, car rien ne peut passer du néant à l'être. Tout n'est qu'évolution. A cette pensée aristotélicienne, Averroès ajoute le principe néoplatonicien que l'Un ne peut produire que l'Un. Dieu produit la première intelligence, d'où émanent ensuite les intelligences de toutes les sphères célestes, la plus humble de celles-ci étant l'intellect humain, l'humanité pensante. C'est ce principe qui permet à l'homme de penser, c'est ce principe qui, à la mort de l'homme, subsiste en tant que tel. Par sa théorie de la connaissance, Averroès pose ainsi la survie individuelle de l'âme.

 

 

Philosophie arabe ?!

Ah bon ? Cela existe ? Et nous qui pensions que le Coran régissait tout et empêchait toute activité intellectuelle, toute spéculation scientifique et philosophique...... Encore une idée fausse qui part en lambeaux. Et nous voilà, une fois de plus, ébranlés dans nos convictions, nos certitudes. Il est plus que temps de nous replonger dans nos racines communes, puisque - que nous le voulions ou non - nous sommes tous fils de la civilisation judéo-chrétienne et que notre berceau est la Méditerranée qui a vu sur ses rivages éclore, briller et disparaître tant de civilisations dont nous sommes les héritiers.

Des philosophes juifs et chrétiens s'exprimèrent en arabe et beaucoup de musulmans subirent leur influence. Les problèmes d'harmonisation entre la philosophie grecque et le judaïsme étant de même nature, les philosophies de Maïmonide et d'Averroès présentent de remarquables points communs.

 

Au IXe siècle, l'islam fournissait le contexte spirituel et les grands penseurs étaient musulmans.

Dans la nouvelle civilisation arabo-musulmane, les premiers systèmes de pensée élaborée ont été juridiques et théologiques, consacrés aux questions pratiques et théoriques directement soulevées par le Coran. Dans le même temps, les savants chrétiens de Constantinople perpétuaient la science et la philosophie de la Grèce antique.

 

C'est à Bagdad, au début du IXe siècle, que la philosophie va se libérer de la théologie et des sciences coraniques, la pensée islamique s'appuyant sur les cadres conceptuels de la culture grecque. Sur l'initiative du calife Al-Mamoun est créée une "Maison de la science" mettant à disposition des penseurs de langue arabe la traduction des textes majeurs de la philosophie antique, de la médecine, des mathématiques, ainsi que leurs commentaires. La philosophie islamique médite les questions métaphysiques du néoplatonisme et de la cosmologie de Ptolémée, dont elle tente de concilier l'enseignement avec celui du Coran.

 

Si cette philosophie est fondée sur l'unité des systèmes de pensée de Platon et d'Aristote, elle est aussi une philosophie prophétique : la même vérité révélée par l'ange Gabriel à Mahomet est révélée aux philosophes par une émanation de Dieu qui prend le nom d'intellect agent (nous dirions aujourd'hui "Inspiration"). La source de cette illumination est la lumière divine, séjournant dans le verbe divin, l'illumination philosophique conduisant l'âme à découvrir les causes formelles, matérielles et finales qui expliquent le monde créé. Contrairement à la philosophie occidentale moderne, la raison n'est pas le libre examen des choses, mais le chemin menant à des vérités intelligibles, conceptuelles.

 

La philosophie ne se distinguait des sciences qu'en raison de son intérêt pour les principes généraux de la connaissance plutôt que pour les détails. Ce n'étaient pas vaines spéculations mais l'obtention du bonheur pour l'individu et la société, par l'application de la sagesse à la vie : comprendre l'univers et la place de l'homme dans celui-ci, afin de choisir le meilleur mode de vie possible. Nous ne sommes pas bien loin du "Connais-toi et tu connaîtras le monde et les dieux...."

 

Contre ceux qui pensaient que la vie culturelle devait se maintenir dans les limites de l'obéissance à la loi religieuse, les philosophes musulmans affirmèrent l'indépendance de la spéculation et du salut par les seules voies de l'intelligence. Ils créèrent un discours autonome sur les questions morales, à partir d'une fusion originale entre la tradition d'Aristote, la sagesse persane et l'éthique arabe, mais aussi d'une profonde réflexion sur les devoirs des princes et la fonction de l'État.