I.C.B.M.

Institut des Civilisations du Bassin Méditerranéen et du Moyen-Orient

Jeudi 2 juin 2005            Alexandrie la Magnifique

(Hazem El Shafei)

 

 

 

 

Cité mythique, source d’inspiration et de mélancolie, voyage dans le temps et l’espace, Alexandrie, c’est d’abord un souvenir. Celui du phare, à lui seul symbole d’une cité -monde dessinée sur le sable d’Afrique par Alexandre avant qu’il ne déferle sur l’Asie. Cette flamme brillant entre ciel et terre nous conte l’histoire des hommes et de leur navigation, la guerre et les jeux de la politique, le savoir et la littérature, le caractère éphémère et illusoire de toute chose. En un mot : le destin.

 

Cosmopolite et prospère dès l’Antiquité, grâce au port, Alexandrie est la ville de tous les commerces, de l’intelligence et du négoce, et allait devenir la plus prestigieuse des cités hellénistiques, le centre du monde connu, rayonnant pendant près de dix siècle sur la Méditerranée en rassemblant tous les savoirs de l’univers et répandant sa propre science.

 

Les apports d’Alexandrie dans le domaine des sciences sont indéniables et mériteraient à eux seuls tout un chapitre  !

 

Après la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, les juifs se réfugièrent en Égypte et affluèrent à Alexandrie dès sa fondation et connurent une ère de remarquable fécondité. La première École juive traduisit la Bible en grec, la fameuse version des Septante.

Au début de notre ère, Philon chercha à concilier judaïsme et philosophie platonicienne. L’école de philosophie, néo-platonicienne, éclectique et mystique, s’affirma au IIIème siècle. L’école chrétienne eut une influence multiforme et durable. Dans cette cité où les élites se fréquentaient et confrontaient leurs idées, les Patriarches fondèrent au IIe siècle, le Didascalée, première université chrétienne, formant d’éminents théologiens et exégètes.

Foyer de discussions théologiques, Alexandrie vit se succéder les hérésies (gnosticisme, arianisme, monophysisme, monothélisme) mais aussi paganisme, hédonisme, luxe, et luxure que la nouvelle foi n’avait pas abolis, générant leur antidote, l’ascétisme monacal (érémitisme, anachorétisme, cénobitisme).

 

A la conquête arabe, au VIIe siècle, succèderont plus de mille ans de silence et de décrépitude ensevelissant dans les sables de l’oubli l’ancienne capitale de la méditerranée, cité de tous les savoirs.

Quand Bonaparte y débarque en 1798, Alexandrie n’est plus qu’une bourgade. S’il fait sortir le pays de sa torpeur, c’est cependant à Mehmet Ali qu’il appartiendra de fonder l’Égypte moderne, dont Alexandrie sera la figure de proue. Il proclame que les coptes, comme les musulmans, sont d’abord des Égyptiens et les fait accéder la citoyenneté, les autorise à bâtir des églises, utilise leurs compétences et leur confie des responsabilités. Si Le Caire est la ville aux mille minarets, Alexandrie sera la cité aux cent clochers et se repeuple, devenant une Babel où tout le monde se comprend malgré les différences. Et si chaque communauté avait ses coutumes et particularismes, il existait cependant d’invisibles passerelles héritées de l’histoire. Toujours omniprésente, l’Égypte profonde, extraordinairement assimilatrice, a influencé à jamais tous ceux qui ont vécu sur son sol.

 

Capitale de la mémoire et du savoir, charnière entre Orient et Occident, l’Alexandrie ptolémaïque, du phare, de César et Cléopâtre, de la bibliothèque légendaire, l’Alexandrie des païens, des chrétiens, des pythagoriciens laissait la place à l’Alexandrie d’une société cosmopolite, où vivront Constantin Cavafy, Giuseppe Ungaretti, Lawrence Durrell, Andrée Chédid, mais aussi Adel Ghabdân, Youssef Chahine, Édouard al-Kharrat, sans oublier Georges Moustaki et Claude François (eh oui!).

 

Unissant mythe et vérité, symboles et réalité, Alexandrie a su réunir dans un même creuset les nationalités et les faire vivre ensemble, fidèle à son histoire et à sa mémoire - grecque, hellénistique, byzantine, chrétienne et musulmane –, devenant une référence pour la culture et la civilisation, un modèle exemplaire de cohabitation entre nationalités, races et religions. En un mot : une ville « humaniste ».

 

A nous de partir à la recherche de cette sagesse oubliée, faite de vie en commun, de tolérance, d’échange et de rencontre avec l’autre, cette sagesse antique qui avait su faire de la Méditerranée une route et non une frontière.